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Le cartel du yaourt et tous les autres…Fausse théorie et pratique réelle

Publié en avril 2015

Une amende de près de 193 millions d’euros infligée à un cartel de l’industrie laitière pour entente sur les yaourts. « De nombreux éléments du dossier montrent que les entreprises aujourd’hui sanctionnées se réunissaient et avaient de très nombreux échanges téléphoniques afin de se mettre d’accord sur les prix et se répartir les volumes dans le secteur des produits laitiers en marque de distributeur », détaille, dans son communiqué, l’Autorité de la concurrence. Au banc des onze accusés : Lactalis-Nestlé, Senagral, Novandis-Andros, Yoplait (exempté pour avoir vendu ses copains). En 2014 c’était Bonduelle qui était condamné à une amende de 30 millions pour entente dans les champignons en conserve. Vers la même époque, plus 950 millions d’euros d’amende étaient réclamés par l’Autorité de la concurrence aux champions mondiaux des biens de consommation, de Procter & Gamble à Unilever, Beiersdorf ou L’Oréal. Ce dernier a écopé de la plus lourde sanction, avec 189,5 millions à verser au budget de l’Etat (avant appel).  Au total, treize groupes ont été mis en cause pour des accords passés entre 2003 et 2006 dans le secteur des produits d’entretien. Etc.

Que ce soit pour contrôler les prix à la consommation ou pour peser sur les prix de cession aux grandes enseignes de la distribution, des affaires comme celles-ci se multiplient chaque année et laissent penser que beaucoup échappent aux sanctions. La majorité des secteurs ont été concernés au cours des quinze dernières années, dans l’industrie et les services, ainsi que tous les grands pays industriels, y compris la Chine. En Allemagne en 2014, entre autres cas, une vingtaine de producteurs, dont Herta, se sont entendus sur les prix pratiqués durant des années. Les autorités ont condamné ce « cartel de la saucisse » à payer 338 millions d’euros.
Un phénomène qui s’aggrave, si l’on considère que le total des amendes infligées reflète à la fois le nombre d’infractions et l’ampleur de l’entente : 7,5 milliards d’amende décrétés par la seule Commission européenne de 2000 à 2004 ; 13,7 milliards de 2005 à 2009, dont l’essentiel concerne des infractions aux règles de la concurrence.

Marché théorique et marché réel

Toutes ces multinationales sont évidemment des fans du marché… mais jusqu’à un certain point. Pour elles, la notion de « concurrence libre et non faussée » relève de des institutions définissant les grandes lignes du libre-échangisme, comme dans le cas de l’Union européenne. Pour le reste c’est « business as usual » : ententes, coups tordus, secteurs contre secteurs, distorsion du marché pour s’assurer un meilleur partage de la marge.

Les institutions publiques ont beau faire la chasse à ces infractions (n’oublions pas toutefois les lobbys), elles ne font que défendre en réalité une économie de marché très théorique : « La politique de concurrence fait progresser la compétitivité dans un contexte international. Une saine concurrence dans le marché intérieur permet aux entreprises européennes d’exercer leurs activités avec succès à l’échelle mondiale. Elle constitue aussi le fondement de toute politique industrielle moderne » (Direction générale de la concurrence de l’Union européenne).

Le marché réel, lui, reste la source des concentrations, sous forme capitalistique ou sous forme d’ententes, de monopoles ou d’oligopoles. Paradoxalement, la concurrence porte en elle ces accords de cartels comme le froid porte la neige. Pourquoi ?  Parce qu’elle elle n’est pas simplement une concurrence par les parts de marché mais surtout une concurrence dans le partage de la valeur ajoutée et du profit. Dès lors, les ententes ont pour but d’empêcher la guerre des prix et de stabiliser le taux de profit. De telles complicités peuvent même aller jusqu’à freiner collectivement l’innovation pour éviter ses effets globaux sur les coûts d’exploitation. Une enquête est d’ailleurs en cours au niveau européen à l’encontre de constructeurs de poids lourds (Daf Trucks, Daimler, Iveco, Scania, Volvo et MAN) qui se seraient entendus pendant près de quatorze ans pour ralentir la mise au point de technologies permettant une diminution des émissions polluantes.

Un trouble dissociatif du marché !

Il y a donc bien deux réalités différentes, l’une théorique et l’autre pratique. Le marché comme instrument de régulation vertueux est en effet une approche très théorique. Non pas que le marché soit dépourvu d’indicateurs utiles, mais l’économie de marché généralisée ou la concurrence généralisée ne peuvent que conduire à une remise en cause permanente des vertus supposées. Aussi, sommes-nous régulièrement confrontés à deux dimensions contradictoire. D’un côté les réorganisations ayant des effets sociaux négatifs sont justifiées par la concurrence (réelle au demeurant) mais la construction du profit se réalise souvent par des ententes anti-concurrentielles (réelles aussi). Ce paradoxe n’est pas soignable par de simples enquêtes et amendes. D’autant que les profits sont souvent suffisamment élevés pour en assurer l’amortissement. Si l’on veut des relations d’échanges vertueuses, il faut inventer.

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