Les clés pour anticiper au service des élus, des CE et des CHSCT

Sophie Binet sur la numérisation

Publié en juin 2017

Sophie Binet pour Apex-Isast

Sophie Binet

Secrétaire Générale Adjointe de l’UGICT-CGT.

CE Confédérale sur l’égalité homme-femme.

SANS RÉGULATION, LA CASSE SOCIALE SERA IMPORTANTE ! LA QUESTION DE LA NUMÉRISATION EST UN DÉBAT CITOYEN. CELA RELÈVE DU DÉBAT PUBLIC ET PAS UNIQUEMENT DES ACTEURS ECONOMIQUES.

 

La numérisation, au niveau macroéconomique, constitue-t-elle, pour vous, une menace ou une opportunité pour l’emploi ?

 

Si rien n’est fait, la numérisation aura pour conséquence une destruction massive de l’emploi dans de nombreux secteurs. Ce processus a déjà commencé. Nous le constatons, par exemple, dans le secteur bancaire. Sur ce secteur, malheureusement, les organisations syndicales interviennent alors que les plans de restructuration sont déjà engagés. Il n’y a pas, à ce jour, en amont et à l’échelle des filières, de démarches tripartites entre l’État, le patronat et les organisations syndicales pour travailler sur les enjeux de la numérisation et ses conséquences. Il conviendrait d’analyser les transformations induites par la numérisation en matière d’emplois, de reconversions, de mobilités géographiques et de besoins de formation professionnelle.

Une telle démarche permettrait d’évaluer les aides publiques nécessaires à la planification d’actions stratégiques pour que la révolution numérique soit au service du progrès et non au service de la destruction de l’emploi.

« La numérisation pose la question de la réduction du temps de travail. »

Les gains de productivité générés par la numérisation doivent être au service du progrès social et de la réduction du temps de travail, et pas uniquement au profit des actionnaires. Pour ce faire, l’État doit planifier la réduction du temps de travail. Cette réduction doit être financée, bien évidemment, par les gains de productivité dégagés par les entreprises grâce à la numérisation de leurs activités.

Dans les faits, nous assistons à une réduction effective du temps de travail qui se manifeste par le chômage, les temps partiels subis et les emplois précaires. Ce sont les salariés qui payent l’addition.

Ainsi, selon vous, la numérisation ne concerne pas seulement les entreprises mais la société dans son ensemble.

 

Tout à fait. Pour illustrer mes propos, dans la filière bancaire, les agences remplissent un rôle crucial de proximité vis-à-vis des personnes qui ne sont pas en mesure d’utiliser internet pour gérer leurs comptes bancaires. La numérisation à outrance des services bancaires va exclure un peu plus certaines populations déjà fragilisées par l’âge et la pauvreté.

Même constat pour les services publics. Les agences Pôle Emploi ne sauraient être remplacées par des solutions entièrement automatisées et numérisées. Le contact humain est vital pour les personnes en recherche d’emploi. Supprimer ce lien reviendrait à achever le processus de déshumanisation et de désocialisation des chômeurs. D’ailleurs, la situation en France se rapproche de plus en plus de celle décrite dans le film de Ken Loach, « Moi, Daniel Blake »¹. Ce long-métrage dresse le portrait d’un homme atteint d’une maladie cardiaque chronique qui lui interdit physiquement de travailler. Néanmoins, l’administration le contraint à rechercher un travail sous peine de sanction.

Non seulement, on assiste à la souffrance sociale et économique des chômeurs, mais également à la souffrance des personnels de l’administration publique. Ces derniers se retrouvent enfermés dans une logique algorithmique et anonyme de l’accompagnement des personnes en recherche d’emploi. Ils n’ont plus l’autonomie et la latitude nécessaire pour apprécier la situation « intuitu personae » de chaque demandeur d’emploi et pour ajuster l’aide en fonction de chacun.

Pour vous, quel est l’échelon utile pour traiter de la question de la numérisation de l’économie ?

 

Pour la CGT, la question de la numérisation est un débat de société et un débat citoyen sur ce qui doit être numérisé ou pas. Au niveau des territoires, la Gestion Prévisionnelle des Emplois et des Compétences (GPEC) est essentielle pour traiter des questions d’irrigation des territoires, du bassin de l’emploi et des services de proximité. Au niveau opérationnel, il faut néanmoins commencer par la filière. Il y a urgence en matière.

En matière de numérisation de l’économie, il existe une autre vision. Une vision plus optimiste et plus idyllique de la numérisation. Les partisans de cette vision argumentent sur le fait que des emplois se créent grâce à la numérisation. Que pensez-vous de ces emplois et de leur pérennité ?

 

Les emplois qui sont créés ne sont pas les mêmes que ceux qui sont détruits. D’une part, à ce jour, il y a moins d’emplois créés que d’emplois détruits par la numérisation. D’autre part, ces emplois sont beaucoup plus qualifiés.

« Une part des emplois générés par la numérisation concerne des emplois dits « ubérisés ». »

C’est-à-dire qu’ils sont assurés par des travailleurs qui n’ont pas le statut de salarié. Ceux-ci ont des situations ultra-précaires et s’inscrivent dans une économie de plate-forme².

Dans ce cadre, la CGT propose une extension du salariat à cette nouvelle typologie de travailleurs « ubérisés » en reconnaissance du lien de subordination et de dépendance économique vis-à-vis des plates-formes.

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Alors que les États-Unis ne sont pas connus pour leur caractère dirigiste en matière d’emploi, après une analyse très factuelle de la situation, les autorités³ ont jugé que le lien de subordination était constitué entre les chauffeurs Uber et l’entreprise. Ils sont donc considérés comme des salariés et non comme des travailleurs indépendants.

Effectivement, en France, lorsque nous portons ce type d’affaires devant les tribunaux, nous obtenons systématiquement la requalification de la relation de travail en CDI. Dès lors qu’une plate-forme cadre l’exercice de la profession (tenue, comportement avec les utilisateurs, horaires, tarifs, etc.), le lien de subordination est constitué.

À l’échelle de l’entreprise, quel est l’impact de la numérisation en matière de conditions de travail et de qualification professionnelle ?

 

La numérisation nous a été vendue, aux origines, comme une vraie opportunité de travail collaboratif et horizontal. Dans les faits, cela a accru et renforcé le contrôle de la direction sur les salariés. Cela se traduit concrètement pour les salariés par des systèmes de taylorisation supplémentaires de leurs tâches, pour lesquelles, ils étaient parvenus à avoir une marge d’autonomie. Prenons le cas des aides-soignantes dans les maisons de retraite. Désormais, elles pointent sur des supports numériques lorsqu’elles entrent dans une chambre, et à chaque fois qu’elles réalisent une tâche. La numérisation a, dans ce cas précis, standardisé des tâches qui ne l’étaient pas jusque-là.

C’est tout aussi vrai pour les salariés en mobilité comme les postiers et les livreurs. Avec les systèmes de géolocalisation GPS, la direction les contrôle à tout instant. Même si cela est illégal, nous supputons, que certaines entreprises ont recours à des solutions numériques telles que des mouchards sur les téléphones pour surveiller leurs salariés.

La numérisation a-t-elle, par ailleurs, un impact sur l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes ?

 

Dans les secteurs des services, beaucoup de métiers sont occupés par des femmes. Il faut absolument mettre en place une vraie GPEC à l’échelle des filières et des territoires pour prévenir la disparition de ces emplois du fait de la numérisation, par la mise en œuvre de formations initiales et continues adaptées.

La numérisation c’est également la question du télétravail. D’aucuns présentent le télétravail comme l’outil suprême pour répondre à l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, en particulier pour les mères de famille.

« Le télétravail ne doit pas être une réponse à la question de l’égalité professionnelle. »

Cela reviendrait à renvoyer les femmes à la maison. Tant qu’à faire, elles pourront travailler et s’occuper des tâches ménagères dans le même temps.

Pour les salariés en responsabilité, la numérisation rime avec reporting et taylorisation du travail intellectuel. Il est presque devenu impossible d’être créatif, donc en capacité d’innovation et d’autonomie dans le travail.

Pour ces mêmes salariés, en matière de conduite du changement, les directions les somment de mettre en œuvre ses changements sans être associés à ces choix. Ils se retrouvent entre le marteau et l’enclume.

En matière de droit à la déconnexion, comment ce sujet est-il abordé par votre organisation syndicale ?

 

La CGT se positionne clairement en faveur du droit à la déconnexion. Nous n’inversons pas la charge de l’obligation de sécurité. Elle incombe totalement à l’employeur. C’est à lui de prendre les mesures pour préserver l’intégrité des salariés et le respect de l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Le salarié ne devrait jamais être sollicité par l’entreprise durant ses temps de repos.

Pour les salariés qui ressentent le besoin de se connecter le soir ou le week-end pour travailler au calme sur leurs dossiers, cela soulève une autre question de fond. Celle de la charge et des conditions de travail dans l’entreprise.

De nombreux salariés se connectent les dimanches ou juste avant la fin de leurs congés, afin d’organiser la semaine de travail à venir. S’ils ne le font pas, ils appréhendent la journée du lundi en termes de quantité d’informations à traiter et d’organisation du travail.

C’est à l’entreprise d’organiser les temps nécessaires aux traitements de l’information et à l’organisation du travail sur le temps de travail, et non pas sur les temps de repos des salariés.

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Par exemple, la société Daimler a mis en place un assistant d’absence. Lorsqu’un salarié est absent ou en congé, le message reçu n’est pas stocké dans la boîte mail du salarié. L’expéditeur reçoit un message lui signalant que sa demande ne sera pas traitée sauf à contacter un autre salarié disponible.

« La numérisation pose également la question des libertés et des data pour les salariés. »

Les entreprises collectent des données relatives à leurs salariés via les outils numériques, quels types de données récoltent-ils précisément et comment les exploitent-ils ?

 

Sur ce sujet, c’est aussi un problème de partage de valeur. Prenons l’exemple de Météo France qui, en tant que service public, publie toutes ses données en open data, voit sa valeur ajoutée, produite par ses collaborateurs, captée gratuitement par des opérateurs privés. Ceux-ci monétisent ces données et font des profits au détriment de Météo France. Cela se traduit par des suppressions de postes et une paupérisation du service public. C’est la raison pour laquelle nous préconisons la mise en place de règles pour taxer les entreprises qui utilisent ces données à des fins commerciales.

Cette captation des valeurs induites par la numérisation et le big data est au cœur du modèle des GAFA qui ont construit leurs développements sur la dépossession systématique des données produites par les salariés et les consommateurs.

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Il est impératif de réguler le processus. Le « laisser-faire » n’est pas envisageable. Nous militons pour un arbitrage tripartite entre les pouvoirs publics, les partenaires sociaux et la société civile sur les périmètres de la numérisation et de l’automatisation dans la société.


¹ Film réalisé par Ken Loach en 2016

² Une plate-forme est un ensemble de ressources techniques mises, par un exploitant, à disposition de tiers qui les utilisent pour entrer en relation avec les consommateurs. Les tiers hébergés par la plate-forme offrent des contenus des services ou des biens, en utilisant les ressources conçues par l’exploitant. Les plus grands exploitants de plates-formes sont les GAFA : Google, Apple, Facebook et Amazon, mais aussi de nouveaux entrants comme Airbnb et Uber.

³  Décision du National Labor Relation Board chargé d’enquêter sur les pratiques illégales dans le monde du travail aux États-Unis. Une première décision du 17 juin 2015 juge que les chauffeurs Uber devaient être considérés comme des salariés, et une seconde décision du 31 août 2015 estime que dès lors que l’entreprise donneuse d’ordre fi xe les rémunérations, le temps de travail et assure le recrutement de ces travailleurs, elle en est de fait co-employeur. Elle est donc tenue de leur accorder les mêmes droits (primes, congés, protection sociale, etc.) qu’à ses employés.

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